Envolées en Arctique

Par Danielle Francoeur

Mongolfière, Magazine Avaition

Nous recevons un appel du constructeur de ballon Fantasy, car l’entreprise Arctic Kingdom est à la recherche d’un TEA/pilote pour faire une inspection de ballon et des vols au Nunavut. Il y a deux ans, les gens d’Arctic Kingdom ont acheté une montgolfière avec laquelle ils ont fait quelques envolées avec John Davidson, un pilote d’Ottawa. Ce dernier n’étant pas disponible, ils étaient à la recherche d’une solution. En fait, peu de pilotes ayant les deux qualifications étaient disponibles pour les dates demandées, soit du 18 au 28 juin, car nous sommes au cœur de la saison de ballon. Les gros opérateurs ne peuvent se permettre de partir aussi longtemps.

Pour notre part, nous sommes tous les deux qualifiés, mais une aventure semblable nous paraît plus intéressante à deux. Étant donné les coûts de transport prohibitifs, Arctic Kingdom souhaite payer le déplacement pour une seule personne. Donc, après quelques négociations, nous trouvons une entente qui satisfait les deux parties.

Nous partons donc d’Ottawa en direction d’Iqaluit pour ensuite prendre un deuxième vol jusqu’à Arctic Bay. C’est mon premier contact avec le Grand Nord. Je trouve ça fascinant! Jason, le chef d’expédition, vient nous accueillir à l’aéroport et nous emmène à la montgolfière qui est entreposée dans un conteneur depuis deux ans. Au premier coup d’œil, elle ne semble pas avoir souffert de cet entreposage. Nous la préparons pour la transporter jusqu’au camp sur la banquise. La nacelle est bien attachée sur le devant d’un qamutik (un traîneau de 4,5 m) sur lequel il y a un iglutak (une cabine ouverte avec deux sièges), l’enveloppe du ballon, nos bagages et autres équipements, puis le ventilateur à l’arrière.

Le camp est situé à environ quatre heures de motoneige d’Arctic Bay. Vers 21 h, nous partons. Nous sommes un groupe de trois motoneiges avec des guides inuits qui connaissent bien la banquise. Les autres motoneiges transportent d’autres équipements destinés au bon fonctionnement du campement, quatre bouteilles de 100 lb de propane, des panneaux de contre-plaqué et plusieurs autres choses. C’est dans le brouillard que se fait le parcours. Les nombreuses mares d’eau sur la glace ne facilitant pas le trajet cahoteux, nous arrivons au campement à 1 h du matin, mais il fait toujours clair. Nous aurons à nous adapter à cette lumière continue. Le soleil est toujours présent et il ne fait que se déplacer dans le ciel. À minuit, il est à environ 30 degrés au nord. Nous allons nous coucher, car le lendemain, nous avons une inspection à faire.

Nous dormons dans une tente de type « yourte » destinée aux clients. Le camp n’est pas totalement installé, car les clients arrivent dans deux jours. C’est un campement de luxe avec une grande tente servant de salle à manger et de séjour, deux salles de bain équipées de douches et sept grandes tentes yourtes pour les clients. Pour notre part, nous allons dormir dans de petites tentes nommées Arctic Oven pour leurs capacités à conserver la chaleur.

Au premier matin, nous rencontrons Tom et Simon, qui s’occupent de la logistique du camp, le chef de plongée et les deux cuisiniers. Un seul Inuit reste avec nous afin de nous aider et assurer la sécurité. Tous les Inuits sont armés. Il y a deux raisons : la chasse et la protection en cas de rencontre fortuite avec un ours polaire.

Le temps est magnifique. La lumière est vraiment intense avec la réflexion sur la neige. Cependant, il vente un peu trop pour faire l’inspection de l’enveloppe. Nous nous concentrons sur l’inspection de la nacelle et du brûleur. Nous pouvons rentrer l’équipement dans la grande tente, ce qui nous permet d’être confortables. Nous avions apporté toutes les pièces et outils nécessaires à notre travail.

En fin de journée, nous faisons le remplissage des bouteilles de propane à l’aide de bouteilles de 100 lb. Nous avions apporté un filtre à propane parce que nous devions inverser les bouteilles de remplissage. Cela nous a bien servis, car il y avait beaucoup de saletés dans ces bouteilles. Les matières dangereuses et une grande partie des denrées sont livrées à Arctic Bay, une fois par année, par bateau, lorsque la banquise est dégelée. Tout ce qui arrive par avion coûte une petite fortune.

Mongolfière Arctique, Magazine Aviation
À l’oeuvre pendant les travaux d’inspection

Le lendemain, nous pouvons inspecter l’enveloppe. Je complète la documentation et nous sommes prêts. Les clients arrivent vers 18 h. Nous planifions une envolée vers 22 ou 23 h. En attendant, nous chauffons les bouteilles à l’aide de fils chauffants branchés à la génératrice.

C’est finalement à minuit pile, le 21 juin, que Léo décolle avec les deux premiers clients. Pouvoir voler à un tel moment nous fait bien plaisir. Après environ 45 minutes de survol de la banquise, Léo se pose. Nous allons le rejoindre avec la motoneige. Nous avons un peu de mal à trouver un endroit sec pour dégonfler l’enveloppe et nous en mouillons une partie.

La nuit, la température descend à environ -10 oC, ce qui permet de former un film de glace sur les mares d’eau. Si nous ne marchons pas dessus, cela permet d’y étendre l’enveloppe sans la mouiller. Nous prenons donc la décision de faire les envolées l’avant-midi afin de garder l’enveloppe au sec.

Léo et moi faisons quatre envolées en alternance. Nous sommes à environ 15 km des falaises, mais il ne nous est pas possible de les survoler puisque nous n’aurions pas de possibilités de récupération. Nos clients auraient bien aimé voler près du flow edge du détroit de Lancaster. C’était l’endroit où ils allaient observer la migration des narvals, bélugas et autres mammifères marins, mais les vents changeaient fréquemment de direction et le risque de rester pris au-dessus de l’océan Arctique sans bateau de secours était trop grand. D’ailleurs, les données météo que nous pouvions obtenir étaient peu précises et très peu utiles pour nos besoins.

Un après-midi, alors que le temps semblait clément et que nous observions sur le bord de l’eau la vie marine, le vent se leva rapidement, créant un peu de vagues. Peu de temps après, nous recevions un appel du camp nous informant qu’une équipe de pêcheurs les avaient avisés que la fissure dans la glace, près du camp, était devenue instable et s’élargissait. Il était plus prudent de rentrer. Notre chef-guide tira trois coups de carabine en l’air afin d’aviser les autres pêcheurs du risque potentiel. Nous sommes donc revenus rapidement et c’est alors que nous avons constaté qu’il y avait plusieurs autres équipes de pêcheurs. Arrivant à la fissure, tous s’entraidaient pour passer de façon sécuritaire. Arrivés au camp, nous avons dû replanter nos tentes que le vent avait voulu arracher.

Cette expérience fut très enrichissante pour nous. Nous avons appris à mieux connaître les Inuits, leur mode vie, leur solidarité et leur débrouillardise. La grande beauté des paysages ainsi que la difficulté d’habiter dans un tel endroit resteront gravées à jamais dans notre mémoire.

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