Par Pierre Magnan  / magnan52@gmail.com

Trois-Rivières, 19 juillet 2014. Je reviens d’un vol voyage à Umiujaq, au nord de Kuujjuarapik, avec mon copain Luc Therrien, aussi passionné que moi par le nord du Québec. Je lui demande alors « Où allons-nous la prochaine fois, Luc? » Sans attendre, il me répond « À la baie d’Ungava, tout en haut »!

Prêts pour le décollage de CYRQ, le 29 juin 2017, à 11 h 30.Le 10 juillet 2017, le rêve est devenu réalité. Nous revenons d’une tournée mémorable de 12 jours au nord du 55e parallèle, qui nous a amenés de l’extrême est du Labrador, au Nunatsiavut, à l’ouest du Québec, au Nunavik. Plus de 4750 km en 28 heures de vol. Un périple extraordinaire qui nous aura permis de découvrir un territoire grandiose, des gens chaleureux et, pour moi, de vivre une expérience de pilotage sans précédent.

Un tel voyage ne s’improvise pas, en particulier avec un C-172 (Hawk XP) sur roues : documentation, itinéraire, gestion du carburant, inventaire des pistes de brousse en cas d’urgence, matériel, réservations, etc. Six mois de planification avec l’aide de mon partenaire dans GZWL, Denis Leroux, de pilotes de brousse, de mes mécanos, d’agents des parcs du territoire et de José Gérin-Lajoie, une chercheure de l’UQTR qui travaille au Nunavik depuis plus de 10 ans.

Prêts pour le décollage de CYRQ, le 29 juin 2017, à 11 h 30.

Jour 1. 29 juin, le ciel est splendide et nous arrivons tôt au hangar. Le siège arrière enlevé, tout est pesé, soigneusement placé et sécurisé. À 11 h 30, nous sommes prêts à décoller pour Baie-Comeau (CYBC). Nous avons déjà fait ce trajet, mais le massif de la Petite-Rivière-Saint-François et les deltas sablonneux de la rivière Betsiamites offrent toujours des points de vue magnifiques. Après avoir cassé la croûte et fait le plein à CYBC, nous redécollons pour Schefferville (CYKL) via Manic-5. Avec ses 13 voûtes en demi-lune, le barrage Daniel-Johnson est une pièce architecturale vraiment impressionnante. Nous poursuivons ensuite notre route sur un cap nord-est, mais je vois que le ciel est fermé à 10 km. Comme la météo ne prévoit que des averses dispersées, je contacte le centre de contrôle de Montréal pour passer en IFR. En peu de temps, nous nous retrouvons effectivement en plein soleil et passons graduellement d’une forêt mixte à un paysage d’épinettes noires clairsemées sur un sol de sphaignes vert tendre. C’est ici que le nord commence! Nous atterrissons à CYKL vers 19 h, heureux de cette première journée de vol.

Les deltas sablonneux de la rivière Betsiamites.

Le barrage Daniel-Johnson, à Manic-5.

Épinettes noires clairsemées, sur un sol de sphaignes, en direction de CYKL.

Jour 2. Après avoir déjeuné, nous nous rendons à l’aéroport et, surprise, ZWL est en compagnie de deux monomoteurs, un VANS RV-8 et un PA-32-301, ainsi qu’un magnifique Beach 18 Expeditor 1952. Les sept aventuriers qui s’affairent autour de ces avions arrivent d’Angleterre et sont engagés dans un premier tour du monde « avion-dirigeable » combiné (www.gonewiththewind.uk.com). Nous échangeons dans un enthousiasme communicatif et le moment est fébrile. Le premier segment de la journée nous amène au Labrador via la majestueuse rivière Georges, que nous suivons sur 90 km. Nous prenons ensuite un cap nord-est et le paysage se transforme peu à peu en affleurements rocheux sans végétation, de plus en plus enneigés. Plus nous nous rapprochons de la côte, plus nous distinguons les monts Torngat et, tout à coup, le fjord d’Hebron se déploie dans toute sa splendeur. Époustouflant! Nous survolons ensuite le site patrimonial de la Mission-de-Hebron, érigé en 1829 par les Moraves venus d’Europe pour évangéliser les Inuits (historicplaces.ca). Nous poursuivons vers la piste de Saglek, située à 25 km au nord, construite dans les années 50 par le NORAD au moment de la Guerre froide. Sur le trajet, un iceberg d’un blanc immaculé dérive dans la mer du Labrador. Le contraste des couleurs est saisissant et l’euphorie monte d’un cran dans le cockpit! L’approche au-dessus de la baie et du fjord de Saglek nous offre encore des images saisissantes. Notre escale aura été d’environ trois heures, le temps de dîner, de visiter les alentours et de transférer le carburant que nous transportons dans le compartiment cargo. Au décollage, nous apercevons la station radar, toujours en service, jouxtée sur le bord d’une falaise impressionnante.

La rivière Georges, que nous avons longée sur 90 km.

La mission-de-Hebron, érigée en 1829 par les Moraves.

La piste de Saglek, sur la côte du Labrador.

Le fjord de Hebron, au Labrador.

Nous montons à 7500 pi ASL vers le nord et lors de la mise en palier « Wow », les fabuleux monts Torngat nous apparaissent comme sur une carte postale. Des montagnes aux crêtes acérées et partiellement enneigées à perte de vue. L’immensité et la beauté du paysage sont à couper le souffle. Nous entrons ensuite dans le fjord Nachvak sur 35 km, tout aussi grandiose que les précédents, et prenons un cap sud pour un survol du mont d’Iberville qui, à 1646 m d’altitude, est le plus haut sommet du Québec. Nous poursuivons notre vol en suivant la rivière Koroc, joyau du parc national Kuururjuaq, qui coule sur 160 km vers la baie d’Ungava.

La vallée de la rivière Koroc

Les monts Torngat à la frontière du Québec et du Labrador.

Peu à peu, nous voyons apparaître Kangiqsualujjuaq (Georges River), notre destination finale, et mon approche pour la piste 34 nous amène au-dessus du village. À peine avons-nous commencé à décharger nos bagages qu’une camionnette se gare près de nous et un Inuk nous dit « Bonjour, je vous ai vu passer et je savais que c’était vous! ». C’est Claude, le mari d’Eleonora qui nous loue un chalet. Quel traitement VIP! Nous prenons notre premier souper en territoire inuit avec une vue imprenable sur la baie d’Ungava, en nous remémorant les moments forts de la journée.

Le village de Kangiqsualujjuaq (Georges River) et son aéroport.

Jours 3 à 6. Le lendemain, nous mettons le cap sur le secteur de la chute Korluktok, 90 km à l’est de Kangiqsualujjuaq. La saison touristique n’est pas commencée et nous avons l’autorisation d’utiliser le camp du parc national Kuururjuaq. L’atterrissage se fera sur une piste de brousse en terre battue de 1100 pi, aménagée pour des Twin Otters qui y amènent des randonneurs. Un premier passage à basse altitude me permet de voir qu’une approche en direction ouest ne présente aucun obstacle en finale et, comme les vents sont favorables, je manœuvre pour un atterrissage sur terrain mou. À notre descente de l’avion, la première chose qui nous frappe est la grandeur du paysage. Le fait de se retrouver seuls au milieu de cette scène nous donne vraiment un sentiment d’aventure en arrière-pays! Notre séjour dans ce secteur nous permettra de faire une excursion à la chute Korluktok, point phare de la rivière Koroc, qui laisse couler une eau d’un turquoise éclatant, et un trekking de 12 km en montagne qui nous fera passer de la forêt d’épinettes à l’aulnaie, au tapis de sphaignes et au roc parsemé de plaques de neige. À plus de 500 m d’altitude, le vent et le froid se mettent de la partie, mais le panorama est tout aussi saisissant que du haut des airs!

La vallée de la rivière Koroc

Piste de brousse du secteur de la chute Korluktok, en haut de la « trappe » de sable.

Chute Korluktok, sur la rivière Koroc.

 

Dans le prochain numéro : un incident au décollage du secteur Korluctok qui aurait pu avoir ses conséquences ainsi que le point culminant de notre voyage.